6500 minutes de foot pour dénoncer la Coupe du monde
Un village haut-savoyard a rendu hommage aux milliers de travailleurs immigrés morts en bâtissant les stades au Qatar. Et appelé à se réapproprier ce sport qui «aujourd’hui dépasse les limites de la décence»
Durant les 108 heures de jeu, 93 goals ont été inscrits. CHRISTIAN LECOMTE t @chrislecdz5
Samedi 17 juillet 2022, 11h08. Le compteur installé sous le vaste hangar affiche 819 minutes. «On est bien parti», sourit Thibault Duisit. Lui et une bande de copains ont décidé d’organiser à Gruffy (Haute-Savoie) un match de football d’une durée de… 6500 minutes (soit plus de 108 heures). «Deux équipes de sept joueuses et joueurs avec de multiples changements, on va cumuler le temps de jeu de chacun et ainsi on va y arriver», assure Thibault. En effet à 18h les 6500 minutes ont été atteintes et 93 goals ont été marqués. Pari réussi.
Pourquoi cette performance? Une lubie de footeux pour apparaître dans le Guinness Book des records? Non, 6500 correspond au nombre glaçant d’ouvrières et d’ouvriers morts depuis 2010 sur les chantiers de la future Coupe du monde de football au Qatar (qui se déroule du 21 novembre au 18 décembre 2022). C’est le quotidien britannique The Guardian qui avance ce chiffre, après une enquête minutieuse publiée en février dernier. Les résultats compilés à partir de sources gouvernementales indiquent qu’en moyenne 12 migrants sont morts chaque semaine depuis 2010.
Des «dingues de foot» dépités
Thibault Duisit, animateur à la Confédération paysanne (syndicat agricole) de Haute-Savoie, a été bouleversé. Est donc née cette idée de rendre hommage à ces travailleuses et travailleurs venus essentiellement d’Inde, du Pakistan, du Népal, du Bangladesh et du Sri Lanka. Thibault explique: «Nous sommes des dingues de foot mais ce sport est devenu le miroir de notre monde, irrespectueux envers l’être humain et la planète. Au Qatar, on ne tient pas compte des droits des hommes et des femmes, des stades sont bâtis dans le désert avec une orgie énergétique inimaginable.» Il poursuit: «Une coupe du monde dans ces conditions est un non-sens. Le sport populaire que nous aimons est devenu un business qui dépasse les limites de la décence.»
La bande d’amis, tous originaires de la région, a alors repéré le petit stade de Gruffy (1500 âmes), au pied du Semnoz, montagne de moyenne altitude. La mairie et celles d’à côté ont apporté leur soutien. Le terrain utilisé habituellement par les gosses du village a été rafraîchi: traçage au sol, filets tout neufs, trous colmatés dans la pelouse et taupinières évacuées. Près d’un millier de personnes ont afflué. Les anciens ont renfilé le maillot et fait équipe avec des ados et des filles. «Nous aimons le football pour tous, des rencontres improvisées dans la cour de récréation ou sur un bout de trottoir, les matchs amateurs du dimanche aussi et la troisième mi-temps à la buvette», confie Célestin Haumesser, un autre organisateur.
Stands et débat au bord du terrain
Gruffy, loin mais si proche ce samedi-là du Ras Abu Aboud Stadium de Doha ou l’Ahmad bin Ali Stadium d’Al Rayyan. On a tapé dans le ballon à la mémoire des travailleurs immigrés au Qatar mais on a aussi débattu. Amnesty International (AI) et la Ligue des droits de l’homme ont tenu des stands. AI a invité le public à écrire aux joueurs de l’équipe de France afin qu’ils expriment leur solidarité envers les migrants qui «dans des conditions indignes construisent des stades, travaillent dans les hôtels, sont chauffeurs de taxi ou domestiques». Peu de chances que les champions du monde de 2018 soient autorisés à relayer le message, pense-t-on. «On connaît le lien étroit que la France mais aussi la FIFA entretiennent avec ce pays», juge Thibault Duisit.
Nadia Boehlen, la porte-parole d’Amnesty International Suisse, estime de son côté qu’il est impossible de savoir combien de personnes sont mortes en lien direct avec les travaux de préparation de la Coupe du monde «car il n’existe pas de statistiques fiables. Ce que nous savons en revanche, enchaînet-elle, c’est que des centaines de jeunes travailleurs migrants meurent chaque année au Qatar, sans que les causes exactes de leur décès ne soient examinées. Pour la très grande majorité d’entre eux, les autorités indiquent comme cause de décès un arrêt cardiaque ou une mort naturelle.»
«Ramenez la coupe à la raison!»
A Gruffy, des photos de victimes ont été placardées. Comme Suman Miah, 32 ans, tuyauteur sur un chantier, retrouvé mort dans son lit le 24 septembre 2020. Il avait travaillé pendant quatre jours sous une température dépassant les 40 degrés. Idem pour Tul Bahadur Gharti, 34 ans, ouvrier du bâtiment, qui avait travaillé dix heures de suite. Nasser Al-Khater, le président qatari du comité d’organisation, a assuré que trois travailleurs étrangers étaient morts et que la presse occidentale souhaitait créer «de la négativité autour de l’événement». Doha a aussi précisé qu’un salaire minimum avait été instauré, que les horaires étaient réduits en été et que la kafala avait été abolie (système permettant au patron de confisquer le passeport de son employé.) Amnesty International souhaite que la FIFA consacre 434 millions de francs à la réparation des dommages subis par les migrants et leurs familles, somme qui correspond à la dotation que se partageront les 32 équipes qualifiées.
A Gruffy, ces informations sur la réalité qatarie ont choqué. Eric Piolle, le maire écologiste de Grenoble – qui s’est déplacé et a joué – a demandé aux joueurs professionnels de s’engager dans la transition environnementale et l’égalité sociale. Haussement d’épaules de Jacques, un coach qui encadre une équipe d’aviron à Aix-les-Bains: «Le foot business, c’est le jet privé, la voiture de luxe et les villas aux dix salles de bains. Alors le sort misérable d’un travailleur népalais? Je me souviens en 1978 de l’international Dominique Rocheteau, un garçon intelligent et instruit, qui avait appelé à boycotter la Coupe du monde en Argentine à cause de la junte militaire au pouvoir, on lui avait vite demandé de se taire.»
Sous la canicule, le speaker de Gruffy a déploré que le stade ne soit pas climatisé comme au Qatar. Rires des joueurs et des spectateurs. Sur un calicot, on pouvait lire ceci: «Ramenez la coupe à la raison!» Pied de nez au single Ramenez la coupe à la maison du rappeur Vegedream, devenu l’hymne du onze français au Mondial 2018 en Russie. ■
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