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Le Temps - 2021-06-11

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L’esprit de la Comédie

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ALEXANDRE DEMIDOFF @alexandredmdff

«Quand une corrida tourne à vide, c’est douloureux. S’ennuyer au théâtre, c’est dérisoire, s’ennuyer devant un torero, c’est dramatique, car il joue sa vie devant vous» Oh les beaux jours: Christine Ferrier donne du lustre à tout ce qu'elle touche. Avec une rudesse exquise parfois. Avec une autorité amusée aussi. C'est ce qu'on appelle une femme d'influence. Dans les milieux culturels genevois, cette jungle souvent méchante, on l'écoute. Normal, elle est de tous les combats et elle connaît ses dossiers. A la Comédie, on la respecte et on la regrette déjà. Pendant quatorze ans, elle a été son ambassadrice, chargée des relations extérieures, de la presse notamment. Le 30 juin, elle tirera le rideau: retraite et nouvelle cavale. L'ange gardien de la Comédie, c'est elle. Scapin et ses pirouettes ne l'ont pourtant jamais beaucoup intéressée. Ado, elle était pop, tendance flower power. Sa mère et son père, banquier et héritier d'une dynastie genevoise, soignent son éducation. A 12 ans, elle découvre le très huppé Institut Le Rosey, à Rolle. Un éden pendant sept ans, dit-elle sur son balcon, à Champel, quartier distingué hanté par la Belle du Seigneur d'Albert Cohen. De ces années, elle sent encore le tempo voluptueux, les conversations sans frontières, les classes à quatre. Janis Joplin ou Bob Dylan s'enflamment sur le pick-up. «J'étais hippie, complètement.» Le premier signe Mais les paradis finissent toujours par indiquer la porte de sortie. La jeune fille de bonne famille n'a ni projets ni désirs particuliers. Comme pis-aller, elle choisit la sociologie, à la Sorbonne à Paris. Elle s'y ennuie. Un matin, elle décide de s'en remettre au hasard. Elle suivra le premier signe venu. Dans les couloirs de l'université, un jeune homme lui tend un flyer: une publicité pour un cursus consacré aux techniques des médias. Elle passera le diplôme. Elle prend goût aux bobines et crée à Genève sa boîte de production, Strada Films. Sa vocation? Le documentaire. Elle en produira trois qui marqueront, avec le cinéaste neuchâtelois Jean-Blaise Junod. Ces opus forment son royaume intérieur. Paysages du silence sur le peintre Zoran Music (1985) est le socle d'une amitié avec Music, cet artiste rescapé des camps nazis. Duende (1989) célèbre son amour de la corrida. Pèlerinage (1992) est une épiphanie. «Pèlerinage suit les croyants sur la route de la Vierge d'El Rocio en Andalousie. Avec Jean-Blaise Junod, nous voulions montrer, en contrepoint, la vie d'un monastère fribourgeois.» Les moniales sont allergiques aux caméras. La productrice est obstinée. Pendant trois ans, elle va séjourner une semaine par mois dans le couvent, suivre les sept offices et convaincre de sa bonne foi. «Croyez-vous en Dieu, Christine?» «Je suis plus pratiquante que croyante. Quand on n'a plus la foi, la pratique est une ressource extraordinaire. Je vis cela avec la tauromachie qui a été une révélation pour moi, enfant. Quand une corrida tourne à vide, c'est douloureux. S'ennuyer au théâtre, c'est dérisoire, s'ennuyer devant un torero, c'est dramatique, car il joue sa vie devant vous.» Sa quête: le duende, cet état de grâce auquel le matador aspire. Au théâtre, elle a connu une fois ce soulèvement, grâce à Zouc. Sur le balcon de ses souvenirs, elle se lève pour rejouer ce choc. Elle a 10 ans, elle est au cinquième rang à la Comédie. L'artiste jurassienne trône sur sa chaise d'écolière, dans un silence de forêt embuée, les genoux ouverts comme un estuaire, ses cheveux en liane. Le public rit de se sentir si gêné. Pas Christine. Elle fait corps avec l'écorchée magnifique et elle est bouleversée, comme elle le sera en 2002 par Isabelle Huppert dans 4.48 Psychose, texte où Sarah Kane décrit cette zone où la raison se dilue en marécage. Mais au fond pourquoi rejointelle la Comédie, après avoir bourlingué pour le CICR? Le goût des institutions qui ont une histoire et des fantômes, explique-t-elle. Elle y entre en 2007, responsable de presse et de communication. Elle a une idée de la maison et elle l'incarne. «J'ai aimé l'esprit de notre tribu, 25 personnes obsédées par la qualité de l'accueil.» Elle, elle talonne les journalistes, les gronde avec une gouaille d'aubergiste à la Goldoni quand ils oublient leur devoir: une première, c'est sacré. L’ombre d’Ariane Christine est Terrienne, mais le ciel l'appelle. «C'est l'heure du rosé, non?» Des rapaces nains lâchent des cris dans un crépuscule incertain. Roberta, sa compagne, s'invite un instant. A ses côtés, Ali, jeune Erythréen charismatique, requérant d'asile, qu'elles ont pris sous leur aile il y a quatre ans. Passe l'ombre d'Ariane Ferrier, sa soeur, journaliste et chroniqueuse follement distinguée, décédée en 2017. «Longtemps, nous avons été comme des soeurs ennemies. Nous nous sommes découvertes pendant sa maladie. Ce cancer a tout réparé.» Le 30 juin, elle aura la nostalgie ironique comme la Winnie d'Oh les beaux jours, la pièce de Samuel Beckett. Elle mettra le cap sur sa maison d'Arles qu'elle a acquise afin d'être tout près des enclos où les taureaux révisent la légende du Minotaure. Mais ne l'imaginez pas baguenauder en Arlésienne sur les berges du Rhône. Genève reste son arène. «On me catalogue à gauche. Je ne suis ni de gauche ni de droite. Mais il y a des situations qui me révoltent, celle des toreros que la crise sanitaire a brisés, sans qu'ils ne reçoivent aucune aide.» Elle a des indignations volcaniques. La passion des fraternités. C'est-à-dire de ce qui tremble en chacun. «Encore un peu de rosé?» Son amitié est celle des anges qui connaissent la chanson. Elle enivre en douce. Tiens, on plane.

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