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Le Temps - 2021-06-11

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Emmeline Forel, femme de l’ombre

Culture

JULIEN BURRI «Morges Paris Bretagne – L’aventure artistique d’Emmeline & Alexis Forel», Musée Alexis Forel, à Morges, jusqu’au 5 septembre. museeforel.ch

Une exposition revient sur le destin du couple de Vaudois exceptionnels qui fonda le musée Alexis Forel à Morges. Elle remet surtout en lumière Emmeline Forel, longtemps occultée par son époux Du couple Forel, l’histoire n’avait retenu que l’époux, Alexis (1852-1922), et relégué Emmeline (1860-1957) dans l’ombre. Ces Vaudois, artistes et collectionneurs passionnés par l’art médiéval, ont pourtant créé ensemble le musée Alexis Forel, à Morges. Une exposition permet pour la première fois de prendre la mesure de leur passion commune pour l’art et l’architecture, qui a joué un rôle essentiel dans la constitution de leurs collections. Alexis naît en 1852 à Terre Neuve, près de Lully; Emmeline vient au monde à Morges en 1860. Cousins éloignés (au sixième degré), ils portent le même nom. Lui se destine à la profession de chimiste, puis bifurque: il sera artiste et critique d’art. Ses parents désapprouvent, mais qu’importe, en 1881, Alexis part à Paris. Il prend des cours de dessin à Montparnasse et vit modestement sur l’île Saint-Louis. En 1883, il épouse Emmeline, qui le rejoint dans la capitale. Tous deux s’inscrivent à l’Académie d’art Julian, qui compte alors Félix Vallotton parmi ses élèves. Les cours ne sont pas mixtes, mais au moins les femmes sont acceptées dans cette académie privée, fait rare à l’époque. Elles peuvent même étudier l’anatomie masculine d’après modèle. Mais ce ne sont pas les nus ni les portraits qui retiennent l’attention des Forel: ce sont les effets de lumière sur le Paris médiéval, au moment même où Haussmann le détruit pour remodeler la capitale. L’architecture haussmannienne, Alexis la juge «misérable». Il préfère graver «les petits coins du vieux Paris, oubliés, moisis, biscornus, mais grands par les souvenirs qu’ils rappellent». Palpitation de la lumière Le couple se passionne pour Rembrandt et collectionne ses gravures. Il est leur maître en paysages, en lumières et en ombres. De tempérament romantique, antimodernes et hugoliens, les Forel aiment les orages, les cavalcades de nuages et «l’éternelle fête de la lumière» des ciels échevelés. Le visiteur de l’exposition pourra admirer, aux côtés des créations d’Alexis et d’Emmeline, un très bel échantillon de leur collection, comptant des gravures de leur ami Félix Buhot et de Rembrandt, notamment une oeuvre longtemps appelée L’Alchimiste dans son cabinet. Le portrait d’un alchimiste avait de quoi toucher le chimiste Alexis. Capturer la palpitation de la lumière pour restituer la sensation de la vie, n’était-ce pas justement une question de magie? Le couple quitte souvent Paris pour traquer la lumière de la Bretagne, ses inatteignables falaises et son pittoresque préservé de la modernité. La région à peine desservie par le chemin de fer est leur paradis intouché. Emmeline confiera à son journal, en 1933: «Pourquoi cette Bretagne me donne-t-elle l’impression d’une nature qui correspond à toutes les fibres profondes de mon être? Est-ce l’intensité de la joie que nous avons eue à la découvrir, Alexis et moi? Y aurais-je vécu dans une autre vie?» Si son travail artistique n’a pas fait date, Alexis est exposé au Salon plusieurs années de suite. Mais, à cause de problèmes de santé, peutêtre liés à des produits chimiques utilisés pour ses gravures, il doit renoncer au bout de dix ans à créer et à dessiner. Seconde jeunesse Après avoir arpenté la France à la recherche des monuments romans pour composer un ouvrage à quatre mains, paru en 1913, Voyage au pays des sculpteurs romans (dont elle signe les illustrations, et lui les textes), ils reviennent à Morges et ouvrent un musée pour exposer leurs collections de meubles, de tapisseries, de céramiques et de gravures. Ils choisissent une demeure du XVIe siècle, de style gothique tardif, à la Grand-Rue 54. Elle est à la hauteur de l’esthétique médiévale romantique qu’ils n’ont cessé de défendre. Elle a gardé sa magie pour le visiteur d’aujourd’hui. Alexis décède en 1922. Emmeline continuera de peindre, connaîtra d’autres paysages, sera jeune à nouveau, grâce à son neveu Oscar Forel. En 1936, pour la première fois, elle prend l’avion, direction le Maroc. Elle a 76 ans. «Tu ne vieillis pas, lui écrit son neveu, parce que tu sers ton idéal sans défaillance, qu’il te donne chaque jour un élan, un désir de revoir encore de nouveaux ciels, de nouveaux nuages, de nouvelles lumières.» En 1943, Emmeline renomme le musée du nom de son mari. Pendant trentecinq ans, jusqu’à sa mort à l’âge de 97 ans, elle aura pris soin seule des collections et fait vivre les lieux. Et si l’institution osait aujourd’hui la mettre pleinement en lumière, et se rebaptiser musée Emmeline et Alexis Forel? ■

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