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Le Temps - 2021-06-11

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«Et toi, t’as eu ta deuxième dose?»

Société

JULIE RAMBAL @julie_rambal

C’est le sujet qui plombe nos conversations. Alors que la vaccination progresse et que l’immunisation collective augmente, comment se comporter en société? ■ Depuis des mois, nos interactions sociales ont été confinées. Plus d’embrassades, mais aussi beaucoup de silences inquiets sur l’éventuelle contamination de ses proches ■ Aux Etats-Unis, l’administration Biden a annoncé le 21 mai un partenariat inédit avec des applications de rencontre. Objectif: réapprendre à séduire après le vaccin ■ «Le Temps» raconte ce réveil social post-covid. Avec cette question: que faire si demain, au sortir de l’été, la pandémie reprend ses droits et met les vaccins en échec? La scène se passe au-dessus d'une nappe étalée sur l'herbe, rosé au frais dans sa pochette thermos, profusion de chips et rires occasionnés par la joie des retrouvailles. Rapidement, la discussion glisse vers la vaccination, alors que deux amis confient leur euphorie d'avoir reçu leur première dose. Une convive répond que, n'étant pas à risque, elle préfère attendre, et qu'une autre dénonce «l'opacité de ce qu'ils mettent dedans». Malaise et changement subit de sujet, pour éviter les tensions. Il n'empêche que «c'était comme une déception amoureuse. On a passé une année sidérante, on a enfin une solution, et voir des gens que j'aime ne pas comprendre les enjeux me rend triste», confie l'une des vaccinées. Selon l'Unicef, l'hésitation vaccinale – consistant à refuser ou retarder certains vaccins – concerne 30 à 40% de la population, tandis que les farouches opposants antivax représentent moins de 3%. Et au milieu d'une pandémie, certains désaccords semblent inévitables entre le bureau battant le rappel du présentiel et apéros amicaux. L’aide de Tinder «Avant la pandémie, les vaccins pédiatriques pouvaient déjà créer des conflits, en cas de désaccords au sein du couple notamment, et ce nouveau vaccin crée également des clivages au sein des relations, y compris amicales», confirme Lise Barnéoud, journaliste scientifique et autrice de Vaccins – Petit guide par temps de covid (Ed. Premier Parallèle). «Parce qu'on peut soudain se sentir mis en danger par des personnes dont on a l'impression que cela ne les touche pas, ce qui contribue à remettre en cause l'image qu'on a d'eux. Ce n'est pas toujours évident de continuer à garder une conversation sereine, et je ne sais pas à quel point ce sont des fractures profondes ou circonstanciées à cette crise.» Pour séduire les indécis, l'administration Biden annonçait le 21 mai un partenariat inédit avec les applis de rencontre. Tinder, OkCupid, Bumble et autres vont proposer des médaillons permettant d'indiquer son statut vaccinal, et surtout offrir aux vaccinés une meilleure visibilité, avec la promesse de nombreux «matchs». De son côté, l'Unicef a publié un guide: «Comment parler à vos amis et à votre famille des vaccins contre la Covid-19». Parmi les conseils: «faire preuve d'empathie», «ne pas couper la parole», «communiquer un message axé sur la capacité d'action», «ne pas réfuter trop directement une perception erronée»… Quelque part entre le kit de communication verbale non violente et les secrets pour convaincre. «La manière dont on parle avec les gens est peut-être plus importante que ce qu'on dit dès qu'on aborde un sujet aussi polarisé que la vaccination, car personne n'aime entendre qu'il a tort», détaille James Angus Thomson, chercheur en sciences sociales senior à l'Unicef, qui travaille sur des programmes destinés à «convaincre», à l'attention des professionnels de santé notamment, mais aussi contre la désinformation vaccinale, avec des approches psychologiques qui marchent déjà sur les climatosceptiques. «Pour capter les 30 à 40% de population hésitante, il faut plusieurs stratégies, et beaucoup de ressources, confie-t-il. Le problème est que des milliards ont été investis dans le développement, la production et la distribution des vaccins, mais quasiment zéro dans la communication pour l'acceptation de la vaccination. Or la partie humaine est aussi importante que la partie biologique, parce que si les gens refusent un vaccin, il a zéro efficacité.» D'où un malaise dans les échanges… «Etiquette vaccinale» Comme celui du philosophe Kwame Anthony Appiah, qui vient de publier une tribune dans le New York Times Magazine s'indignant d'un mail reçu de son employeur, «une grande université», recommandant de ne pas demander aux collègues leur statut vaccinal, pour respecter une «étiquette vaccinale». James Angus Thomson abonde: «Si vous êtes dans la voiture d'un collègue qui n'a aucune ceinture de sécurité et conduit très vite, sans respecter les feux, pensez-vous avoir le droit de dire quelque chose alors que cette personne vous met à risque? C'est un exemple extrême, mais nous avons le droit d'exprimer nos craintes en disant: je ne suis pas encore vacciné, je suis immunodéprimé, je vis avec une personne à risque, je suis vacciné, mais on sait que le vaccin ne marche pas parfaitement, etc. Lister ses propres risques peut même aider les gens à comprendre, en évitant toute approche conflictuelle.» Lise Barnéoud, dont le guide cherche à «impliquer et montrer l'intérêt de la vaccination, avec la balance bénéfices-risques, individuels et collectifs», souligne qu'une majorité d'hésitants «sont des gens rationnels, qui posent des questions légitimes et sont capables de prendre des décisions une fois qu'ils ont les données. On s'est d'ailleurs rendu compte que les intentions vaccinales montent au fur et à mesure que l'on accumule les preuves d'efficacité et d'innocuité. Mais avant cela, on peut comprendre les doutes: c'était tout de même la première fois que des vaccins étaient développés si rapidement.» Pression sociale Selon l'historien de la santé Laurent-Henri Vignaud, coauteur d'Antivax – La résistance aux vaccins du XVIIIe siècle à nos jours (Ed. Vendémiaire), le vaccino-scepticisme a toujours louvoyé: «Dès l'époque d'Edward Jenner et son premier vaccin, au XVIIIe siècle, certains collègues médecins ne croyaient pas à sa découverte, et il y a eu plus de littérature anti- que pro-vaccins dès le XIXe, parce que les autorités sanitaires pensaient qu'il allait de soi que les vaccins servaient à quelque chose.» Mais dans notre époque de «méfiance du progrès, science médicale comprise», la défiance s'est emballée. «Le tout couplé à un conflit par rapport aux valeurs sociétales contemporaines, avec d'un côté un discours d'hyper-individualisation de la santé, où l'on dit: votre corps n'est pas celui des autres, et de l'autre une politique souhaitant administrer préventivement, à un maximum de gens, un vaccin pour qu'il fonctionne», ajoute-t-il. La pression sociale serait un accélérateur de décision: «L'antivaccinisme résiste mal aux périodes épidémiques, où une grande majorité réclame des vaccins, et où les opinions antivax apparaissent suspectes. C'était déjà le cas durant la Première Guerre mondiale, alors que la typhoïde ravageait les tranchées: un vaccin avait été mis au point, et ceux qui le dénonçaient étaient accusés d'antipatriotisme.» Aujourd'hui, c'est l'approche des vacances qui pousse beaucoup à se faire vacciner, sourit l'historien: «On a vu des gens sensibles aux arguments très individualistes dire: «Le vaccin ne me concerne pas mais j'ai pris rendez-vous, car il est hors de question qu'on m'empêche de voyager.» Alors, lancer «Tu t'es fait vacciner pour les vacances?», nouvelle étiquette vaccinale 2021? ■

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