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Le Temps - 2021-06-11

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Utiliser la BNS pour sauver l’AVS? Les économistes s’étranglent

Economie & Finance

MATHILDE FARINE, ZURICH @MathildeFarine

Le Conseil national a voté pour que la BNS affecte ses bénéfices liés aux taux négatifs au fonds de compensation de l’AVS ■ Les économistes, attachés à l’indépendance de la banque centrale, s’étranglent Le Conseil national a voté mardi pour que la BNS affecte ses bénéfices liés aux taux négatifs au fonds de compensation de l’AVS. Les experts interrogés n’y voient pas une bonne solution Les bénéfices de la Banque nationale suisse (BNS) n’en finissent pas de susciter des convoitises. Dernière en date, issue d’une alliance entre la gauche et l’UDC, celle d’utiliser les gains liés aux taux d’intérêt négatifs pour financer l’AVS. C’est ce qu’a demandé le Conseil national mercredi tout en votant le relèvement de l’âge de la retraite des femmes à 65 ans. Le sujet doit encore passer devant le Conseil des Etats. L’idée est de faire ainsi main basse sur l’argent déjà encaissé par la banque centrale depuis l’instauration des taux négatifs fin 2014, évalué à 12 milliards de francs, auxquels s’ajouteraient 1 à 2 milliards par an pour un total de 20 milliards, selon les calculs du PS. Pas de la «petite monnaie» Sans surprise, les économistes, attachés à l’indépendance de la banque centrale, s’étranglent. «Je ne pense pas qu’il est approprié d’aller voir une banque centrale pour obtenir de l’argent pour un objet précis, puis y retourner pour autre chose et ainsi de suite», estime Stefan Gerlach. Pour le chef économiste d’EFG Bank, la BNS doit rester indépendante. «Elle fait des bénéfices, oui, et leur distribution fait l’objet d’exigences légales, dont on peut discuter mais pas en allant demander des financements directement pour ceci ou cela, comme s’il s’agissait de petite monnaie.» Pour celui qui a aussi été numéro deux de la banque centrale d’Irlande, «les banques centrales doivent rester éloignées des conflits politiques». «Le financement des retraites est un enjeu à long terme et cette solution n’est qu’un bricolage de court terme», ajoute son collègue économiste à EFG Asset Management Gianluigi Mandruzzato. Les deux experts s’exprimaient lors d’une table ronde informelle avec des journalistes jeudi matin. «Pour maintenir l’AVS à flot, il faudrait toujours plus de contributions de la BNS, qui devrait, elle, faire toujours plus de bénéfices, ajoute-t-il. Pour résoudre le problème des retraites, il faudrait plutôt des mesures structurelles, comme relever l’âge de la retraite. Beaucoup de pays européens en discutent, la Suisse devrait aussi le faire, considérant l’espérance de vie actuelle.» «Jeu à somme nulle» De son côté, le professeur assistant d’économie à l’Université de Neuchâtel Daniel Kaufmann n’est pas plus enthousiaste et voit d’autres objections: «Cela n’a pas de sens.» Il rappelle que la loi demande qu’un tiers des profits soient versés à la Confédération (et deux tiers aux cantons), qui peut les utiliser pour n’importe quelle raison. «Que ces bénéfices soient liés aux taux négatifs ou pas ne fait pas de différence», poursuit-il. Avant d’ajouter: «Si la Confédération veut utiliser les bénéfices futurs de la BNS pour soutenir l’AVS, elle peut simplement augmenter la dette publique aujourd’hui. Pour rappel, les taux d’intérêt sur les obligations souveraines sont toujours négatifs. Donc on a d’autres moyens qui sont assez attractifs.» Contactée, la BNS rappelle qu’elle ne commente pas les débats parlementaires en cours. Néanmoins, dans un discours fin 2019, son président Thomas Jordan avait abordé cette question: «La loi prévoit que les bénéfices de la BNS reviennent à la Confédération et aux cantons, qui peuvent en disposer librement. Transférer les revenus tirés du prélèvement de l’intérêt négatif aux caisses de pension reviendrait non seulement à faire un amalgame périlleux entre la politique monétaire et la politique sociale, mais réduirait également le montant pouvant être distribué aux pouvoirs publics. Il s’agirait finalement d’un jeu à somme nulle.» ■

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