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Le Temps - 2021-06-11

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Quand Berne et Bruxelles se chamaillent, les chercheurs trinquent

Economie

FABIEN GOUBET @fabiengoubet

Le climat délétère entre Berne et Bruxelles risque de priver la recherche helvète de financements européens, et, plus grave, de faire perdre à la Suisse de son influence dans le grand jeu de la science mondiale Les scientifiques vont-ils faire les frais du torchon qui brûle entre la Suisse et l’Union européenne (UE)? Depuis l’annonce, le 26 mai, de la rupture des négociations sur l’accord-cadre institutionnel, les chercheurs s’interrogent sur leur avenir dans les grands programmes de recherche européens. Ils craignent de perdre des financements, des responsabilités et surtout d’être exclus d’un si précieux réseau. Les accords régissant les relations entre la Suisse et l’UE sur le plan de la recherche scientifique ne relèvent pas de l’accord-cadre. Mais un hasard du calendrier pourrait noircir le ciel des chercheurs helvètes. L’échec des négociations tombe en même temps que des discussions relatives à la participation des pays tiers à Horizon Europe, le plus vaste programme de financement de la recherche du Vieux-Continent. Neuvième mouture du programme-cadre de recherche (PCR), Horizon Europe doit distribuer, de 2021 à 2027, 95,5 milliards d’euros à des projets publics de recherche scientifique ainsi qu’à des entreprises. La Suisse y participe – comme Israël, la Turquie et le RoyaumeUni – en tant qu’Etat tiers dit «associé»: elle paie un ticket d’entrée, dont le montant est calculé en fonction de son PIB. Ses chercheurs peuvent ensuite présenter des dossiers et obtenir des subventions. Bruxelles, seconde source de financements scientifiques en Suisse L’Union européenne représente la deuxième source de financement des projets scientifiques helvètes (35%), après le Fonds national suisse (40%), d’après une enquête du Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation. Lors des précédents PCR, cette formule avait réussi aux scientifiques helvètes. Le pays avait par exemple contribué à hauteur de 2,2 milliards de francs lors du septième PCR (2007 à 2013), tandis que ses chercheurs avaient obtenu 2,5 milliards de subventions. Le bilan est moins clair pour le PCR suivant, Horizon 2020 (2014 à 2020). Reléguée à un statut d’Etat «partiellement associé» durant deux ans, à la suite de la votation du 9 février 2014 sur l’immigration de masse, la Suisse avait vu sa position fragilisée, et de nombreux financements s’envoler, avec un solde négatif de 76 millions de francs, selon un rapport du Département fédéral de l’économie, de la formation et de la recherche, paru en 2019. Les scientifiques, qui craignent un scénario similaire, aspirent donc à des relations apaisées entre Berne et Bruxelles. La décision du Conseil fédéral de claquer la porte n’arrange en rien leurs affaires. Les négociations actuelles sur les associations entre l’UE et les pays tiers, dans le cadre d’Horizon Europe, pourraient tourner en défaveur de la Suisse, qui risque de devenir un pays non associé, comme le Japon, la Corée ou encore l’Australie: pas franchement les plus proches alliés du Vieux-Continent. «La Suisse est un Etat tiers en sursis», résume le président de la faîtière Swissuniversities et recteur de l’Université de Genève, Yves Flückiger. Ce ne sont pas tant les conséquences pécuniaires qui inquiètent. «Le parlement a voté une enveloppe de 6,15 milliards de francs pour Horizon Europe», rappelle Yves Flückiger. En cas de mise à l’écart de la Suisse, «on pourrait allouer ces fonds aux chercheurs, selon une méthode à définir». Ce que les milieux académiques craignent davantage, c’est de voir disparaître l’influence de la Suisse dans le grand jeu de la science mondiale. «C’est une vraie catastrophe, déplore l’astrophysicien Thierry Courvoisier, ex-président de l’Académie suisse des sciences et du Conseil consultatif des académies européennes des sciences. La Suisse risque fort de perdre de son leadership, comme ce fut le cas après la votation sur l’immigration de masse en 2014.» Le pays jusqu’alors écouté, respecté et bien inséré dans les processus décisionnels des programmes scientifiques, avait perdu la confiance de l’UE et avait été mis de côté jusqu’en 2017. «Le nombre de projets coordonnés par des équipes suisses avait alors baissé de 3,9% à 0,3%», fait valoir Yves Flückiger. Exclus de la Ligue des champions scientifique? Les grands programmes scientifiques sont organisés en consortiums. Lorsqu’il s’agit de les former, les équipes suisses, à l’avenir européen incertain, risqueront effectivement de se retrouver sur le banc de touche: qui prendrait le risque de monter une équipe avec un joueur qui n’est pas certain de pouvoir terminer le match? Or, ces grands projets tels que ceux subventionnés par le Conseil européen de la recherche (ERC), surnommés «la Ligue des champions de la science», sont incontournables. Les lauréats qui décrochent le jackpot triomphent au terme d’une sélection impitoyable, gage d’excellence. Que la Suisse ne puisse plus y prétendre et «des professeurs vont probablement partir, d’autres ne viendront plus: c’est toute la chaîne de l’innovation qui est affaiblie, et, par là même, la prospérité du pays», assure Thierry Courvoisier. Une exclusion totale d’Horizon Europe semble pour l’heure impensable, mais les bisbilles avec l’UE pourraient en revanche avoir une première conséquence concrète: la mise à l’écart de la Suisse des volets spatial et quantique du PCR. Les pays protectionnistes veulent préserver ces secteurs jugés stratégiques en interdisant leur accès aux Etats tiers. D’autres, dont l’Allemagne, s’y opposent. Principaux visés, la Suisse, le Royaume-Uni et Israël disposent donc encore de soutiens dont il serait dommage de se passer. Aux dernières nouvelles, leur présence serait validée sous certaines conditions, comme s’engager de ne pas nuire aux intérêts de l’UE, croit savoir le site Science Business. «Ce climat politique tendu ne doit pas empêcher les discussions. Il y a un besoin réciproque entre la Suisse et l’UE», conclut Yves Flückiger. ■

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