Publication:

Le Temps - 2021-06-11

Data:

Après le rejet de l’accord-cadre, ces industriels suisses qui ne paniquent pas

Economie

TEXTE: SERVAN PECA PHOTOS: THIERRY PORCHET @servanpeca @thierryporchet

On adore vanter leurs qualités et leur esprit d’innovation. En général, on leur serre la main, on leur tape sur l’épaule. Lorsqu’on est un responsable politique, il est de bon ton de se montrer régulièrement au côté d’un patron de PME. Avec un objectif: défendre publiquement ces entreprises familiales actives dans la mécanique, la précision, la métrologie, la sous-traitance, et dont les employés portent des blouses bleues et ont les mains dans l’huile. Bref, «ce tissu de PME industrielles est essentiel à la bonne marche économique du pays», selon la formule habituelle. Lorsqu’il s’agit de faire des choix politiques en revanche, que reste-t-il de ce compagnonnage? Quel poids a pesé le sort des PME suisses lors de la rupture des négociations avec l’UE? Comme le montre notre enquête, cette décision du Conseil fédéral n’a certes pas mis à mort le secteur industriel – à l’exception des medtechs, déjà frappées de plein fouet – mais dans beaucoup d’autres secteurs, le sentiment d’avoir une nouvelle fois été oublié prédomine. A-t-on bien mesuré, à Berne, l’impression dégagée par cette coïncidence, soulignée par l’un de nos interlocuteurs? En l’espace de trois mois, on promeut un accord de libre-échange avec la lointaine Indonésie, mais on enterre l’accord-cadre avec l’incontournable et omniprésente Europe. La réalité est difficile à vivre pour des PME plus inquiètes que déçues. L’agriculture, les pharmas, les banques et le tourisme sont et seront toujours mieux considérés, entend-on. Tout le monde se sent concerné par les enjeux autour de la nourriture, des médicaments, de l’argent et des vacances. En face, la machine-outil, les CNC, le fraisage, le décolletage, le honage ou le traitement de surfaces génèrent un intérêt et une empathie bien moindres auprès du grand public. Défendre ces intérêts-ci est donc politiquement moins avantageux. Attention donc, dans les futurs pourparlers avec l’Union européenne, à ne pas se méprendre. A ne pas oublier l’importance réelle d’un secteur qui emploie plusieurs centaines de milliers de personnes dans le pays. Cette tâche revient aux décideurs politiques. L’industrie est en droit d’attendre que ceux-ci, après le rejet de l’accord-cadre, prennent le temps de comprendre ce qui se joue dans ses ateliers. Qu’ils saisissent mieux la mesure des défis qu’éprouvent ces entreprises et ces PME que l’on adore mettre en avant pour leur capacité à s’adapter au fil des crises. Leur excellence justifie de les féliciter. Elle exige de ne pas les oublier. Il a d’autres chats à fouetter. Martin Boeni est davantage préoccupé par ses projets industriels que par la rupture des négociations sur l’accord-cadre avec l’Union européenne (UE). Le propriétaire du groupe BBN Mécanique et de ses trois sociétés va bientôt modifier sa structure. Simultanément, l’entreprise, qui était d’abord spécialisée dans les broches industrielles, s’étend en amont – aux machines – et en aval – aux outils. A Bôle (NE), Martin Boeni nous guide à travers les ateliers et les différentes étapes de fabrication. Les sociétés BBN, Mu-Tools et Global Industrie Services (GIS) sont rassemblées sur un même site d’environ 2000 m2. Au fil des salles, l’on découvre les produits de ce petit ensemble de 50 employés environ. Des broches donc, mais aussi des outils tournants, des fraiseuses, des appareils et des machines de honage et de diamantage, ainsi que les bureaux techniques de GIS, société qui est en quelque sorte le SAV du groupe. En inspectant des broches que nous tend Martin Boeni, on se prend les pieds dans des fils colorés; la fibre optique est en train d’être installée. Certains employés s’activent par ailleurs à accrocher des panneaux explicatifs. En bref, BBN se fait beau: la direction d’un acteur horloger incontournable mais dont le nom ne peut pas être révélé viendra en visite le lendemain. Le calme après la tempête L’accord-cadre avec l’UE, donc. Martin Boeni reste pragmatique. «A court terme, cette rupture n’a pas d’effet sur nos affaires. Elles auraient peut-être pu se développer davantage, mais ce n’est pas non plus comme si nos clients européens allaient arrêter de commander chez nous.» «Même lorsque tout allait bien avec l’UE, la libre circulation des marchandises n’a jamais été d’actualité, rappelle Raymond Voillat, le directeur de la société BBN, qui a rejoint la discussion. Les formalités administratives ont toujours existé, il n’y a rien de nouveau à cela.» A Genève, le patron de LEM n’affiche pas non plus une grande inquiétude. Le fabricant de capteurs de courant réalise pourtant 30% de ses ventes sur le marché européen. «Je vous le dis du point de vue du citoyen allemand que je suis: je comprends que la Suisse cherche à préserver son système d’assurances sociales», réagit d’abord le directeur général, Frank Rehfeld, à propos de l’un des sujets de désaccord entre Berne et Bruxelles. «L’effet sur nos exportations depuis la Suisse? Il faut se rappeler que 65% de notre production a lieu en Chine, et 20% en Bulgarie…». «Nous avons une filiale en France, à quelques minutes de Genève, reprend Martin Boeni. Et des agents en Allemagne, en Italie, ainsi que dans certains pays de l’Est. Nous y centralisons déjà les envois et l’administration douanière. Ces tracasseries, on les prend à notre charge, cela fait aussi partie de notre avantage concurrentiel.» Circulez, il n’y a rien à voir. Leur calme tranche avec l’excitation politico-économique qui a suivi l’annonce unilatérale de la rupture des négociations, le 26 mai dernier, par le Conseil fédéral. Les organisations faîtières ne se sont d’ailleurs pas privées de faire connaître qui leur désarroi, qui leur incompréhension, qui leur colère. Des marges déjà serrées Mais ni LEM ni BBN ne sont directement concernées par une échéance sur une reconnaissance mutuelle de normes. La medtech, elle, subit déjà de plein fouet les conséquences de l’arrêt des négociations. Quant à l’industrie des machines, elle est entre deux eaux. Elle s’y prépare. En 2022, la «directive machine» arrive à échéance. Concrètement, cela signifie que pour vendre une machine-outil conçue en Suisse sur le marché européen, une certification supplémentaire sera nécessaire. Celle qui vaut pour le marché suisse ne vaudra plus pour le Vieux-Continent. «Ce sont des coûts en pour

Images:

Categories:

Le Temps epaper

© PressReader. All rights reserved.