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Le Temps - 2021-06-11

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D’un sommet à l’autre

Débats

IL ÉTAIT UNE FOIS JOËLLE KUNTZ

La menace, en novembre 1985, quand Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev se rencontrèrent à Genève, était nucléaire. On n'a plus la perception aujourd'hui des angoisses collectives qu'elle suscitait. Les 20 000 ogives américaines et les 30 000 soviétiques tenaient la destruction atomique au-dessus de nos têtes, de quoi «annihiler trois fois la planète», prophétisaient ceux auxquels une seule fois ne suffisait pas. Ce catastrophisme-là a disparu, remplacé par d'autres. Les dirigeants ne parlent presque plus du danger nucléaire. Les commentateurs politiques ont lâché le sujet, comme s'il était entendu que les EtatsUnis et la Russie avaient abandonné toute perspective de recours à l'arme atomique. Tous deux continuent d'entretenir et de moderniser leur arsenal nucléaire mais le danger qu'il représente est laissé à l'analyse des spécialistes du désarmement, dans des conférences et des comités très éloignés de l'opinion publique. Il y a encore des bouffées d'inquiétude à propos de la prolifération nucléaire dans des pays dont le régime est imprévisible ou violent, comme la Corée du Nord, l'Iran ou le Pakistan. Mais les cinq puissances du Conseil de sécurité, seules à détenir officiellement l'arme nucléaire, s'emploient à protéger leur monopole et le principe de la dissuasion qui l'accompagne. La peur du nucléaire militaire, qui était centrale entre l'Est et l'Ouest il y a quarante ans, s'est déplacée vers les périphéries associées à la mal gouvernance ou à la folie. Le monde, en novembre 1985, était perçu comme dominé par deux «superpuissances», les Etats-Unis et l'Union soviétique, qui se faisaient concurrence par les idées, les institutions, les armes et l'influence territoriale. La «guerre froide» était la manifestation d'une rivalité sans pardon entre deux systèmes idéologiques dont chacun recherchait l'écrasement de l'autre. La liberté ou le communisme. Le communisme ou la pauvreté. Ni le libéralisme, après McCarthy aux Etats-Unis, ni le communisme, après Staline en Union soviétique, n'étaient ce qu'ils prétendaient être, mais le schéma basique de leur opposition servait l'ordre géopolitique de l'époque. Ce qu'on appelait la «détente» était une forme atténuée de cette rivalité, actionnée à l'Ouest comme à l'Est par des adeptes «réalistes» du statu quo. Margaret Thatcher au Royaume-Uni et Ronald Reagan aux EtatsUnis n'en ont plus accepté les compromis et compromissions. La défaite soviétique en Afghanistan, le soulèvement de la Pologne et le discrédit du soviétisme est-européen ont poussé Gorbatchev, tout neuf secrétaire général du Parti communiste d'URSS, à un réexamen du régime soviétique. Le premier sommet de Genève était empreint des questionnements soulevés par un «Occident» auto-renforcé et un soviétisme en crise. Le sommet américano-russe de ce mois de juin à Genève se déroule dans un monde entièrement changé. Les deux superpuissances de 1985 ont rétrogradé au rang de puissances. Les Etats-Unis sont sans doute encore la première et aspirent à le rester, tandis que la Russie, dépouillée des ambitions messianiques de ses années communistes et recentrée sur la seule gestion du pouvoir, n'en est qu'une parmi d'autres, dont la Chine. Les classements exercent un pouvoir symbolique fort sur le moral des nations et la détermination de leurs dirigeants. Repoussée dans la liste des grands, selon le choix des critères de puissance, la Russie se défend par une stratégie d'affaiblissement de ses rivaux occidentaux. Elle démontre sa capacité de nuisance et affiche un mépris propagandiste de l'Etat de droit. L'ancien adversaire du capitalisme est désormais positionné en adversaire de la démocratie. Quatre ans de trumpisme sont de nature à nourrir ses espoirs en l'affaissement du modèle politique étatsunien. Le deuxième sommet américano-russe de Genève a lieu entre un Joe Biden, faible chez lui, qui bat le rappel des démocraties, et un Vladimir Poutine, tsar chez lui, occupé à en saper la légitimité. Le capitalisme est indemne. Il sert à compter les points de puissance.

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