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Le Temps - 2021-06-11

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L’héritage centenaire du parc La Grange

Suisse

SYLVIA REVELLO @sylviarevello

Légués en 1918 par le bienfaiteur William Favre, le parc et sa bâtisse, lieux d’accueil de la rencontre entre Joe Biden et Vladimir Poutine, témoignent du riche passé de Genève Mercredi prochain, les présidents américain et russe arpenteront les allées fraîchement goudronnées du parc La Grange pour se rendre à la villa du même nom, évitant soigneusement la pelouse, sous les yeux du monde entier. Difficile d’imaginer qu’il y a encore 80 ans, des vaches paissaient tran- quillement dans l’herbe, alors à l’état de prairie, de ce parc historique de 20 hectares, cédé à la ville de Genève par le riche bienfaiteur William Favre en 1918. Comme la plupart des autres parcs légués par des privés, celui de La Grange était auparavant un domaine agricole. «Ces espaces ont émergé au XVIIIe siècle et se sont progressivement embellis en fonction des fortunes de leurs propriétaires pour devenir des jardins», détaille Claire Méjean, architecte-paysagiste et historienne des jardins au Service des espaces verts de la ville de Genève. Des jardins d’abord «réguliers», soit avec des tracés géométriques, puis «paysagers», à la mode au XIXe siècle. Une «oeuvre d’art en soi» S’inspirant d’architectes-paysagistes allemands, les Favre, qui acquièrent le domaine en 1800, ont introduit de multiples espèces exotiques: cèdres, platanes, chênes, tout en conservant les espèces indigènes, ifs ou encore charmes, aujourd’hui plus que centenaires. «Même s’il s’agit d’un monument vivant qui évolue, le parc est très bien conservé dans son état du XIXe siècle», précise l’historienne. Féru de nature et de jardinage, désireux de faire de son domaine une «oeuvre d’art en soi», William Favre et ses ancêtres conçoivent plusieurs scènes: la scène italienne, la crémerie (un petit bâtiment abritant aujourd’hui la buvette) ou encore le jardin alpin miniature couronné d’un lac qu’il a commandé dans l’es- poir de reproduire un paysage de montagne. Autant de changements d’ambiance qui étoffent encore le prestige du parc, jouissant déjà d’une vue imprenable sur la Rade. Dans son testament, William Favre, dernier propriétaire de la demeure construite entre 1768 et 1773 et qui a abrité de nombreuses familles patriciennes, pose des conditions très claires. Il exige notamment que certains objets, meubles ou encore oeuvres d’art, soient conservés dans la Villa La Grange. La bibliothèque et ses 15000 volumes rares, en particulier, doivent rester intacts. Le donateur souhaite par ailleurs que la bâtisse de deux étages serve de lieu de réception pour le Conseil administratif uniquement et proscrit tout débit d’alcool dans l’ancienne Orangerie attenante. L’écrin de verdure qui entoure la villa n’est pas non plus laissé au hasard. «William Favre a longuement négocié avec la ville les conditions de son legs l’année avant sa mort, raconte Claire Méjean. On peut dire qu’il a verrouillé les choses pour s’assurer que le lieu demeure un «parc public inaliénable», comme l’indique encore la plaquette à l’entrée.» Patrimoine arboré choyé Fermé à clé la nuit, le parc La Grange fait l’objet d’une surveillance continue sous la houlette de la Charte de Florence, qui définit le cadre technique de l’entretien des jardins historiques. «La qualité structurelle des arbres est continuellement inspectée», détaille l’architecte-paysagiste, soulignant que certains ne sont abattus que lorsqu’ils présentent un danger pour les promeneurs. Dans le même temps, la ville plante régulièrement de nouveaux spécimens, en veillant à conserver les angles de vue d’origine. Aménagée dans les années 1940, la roseraie située dans la partie basse du parc a dû être validée par les exécuteurs testamentaires. Elle fait aujourd’hui l’objet d’une rénovation qui devra, elle aussi, être à la hauteur de l’histoire. En dehors des visites organisées à l’occasion des Journées du patrimoine, le curieux doit être accompagné par un membre de la municipalité pour accéder à la célèbre bâtisse, qui a déjà accueilli nombre d’invités de marque, d’Eleanor Roosevelt au pape Paul VI. Deux autres grands noms s’apprêtent à rejoindre les annales. ■ A lire sur l’histoire des rencontres internationales à Genève: 100 ans de multilatéralisme. De la SDN à l’ONU (Ed. Suzanne Hurter)

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