Publication:

Le Temps - 2021-06-11

Data:

A Lausanne, les années Tosato

Suisse

AÏNA SKJELLAUG @AinaSkjellaug

«Ce que tu fais au plus petit d'entre les miens, c'est à moi que tu le fais», proclame l'Evangile. Celui du municipal socialiste lausannois Oscar Tosato sera demeuré jusqu'au bout un mix de Marx et du Christ. Et l'on est amené assez vite à ressentir comme symbolique l'un des derniers instants de ses quatre législatures à la Ville de Lausanne: l'inauguration du Manteau de Saint-Martin, lieu d'accueil pour les plus démunis, au coeur de la capitale vaudoise. «Lorsque vous vous baladez avec lui à la Riponne, il connaît les personnes toxicomanes, leur parle et les appelle par leur prénom», témoigne son amie, la conseillère nationale socialiste Ada Marra, qui a, elle aussi, souvent partagé ses convictions chrétiennes. Alors saint Martin, qui tend son manteau pour rendre un peu d'humanité aux pauvres, n'a pas donné son nom à ce nouvel endroit par hasard. Au moment de la photo, devant les portes du centre, une sansabri est venue se réchauffer avec un café. Elle reconnaît aussitôt le politicien en partance: «C'est qu'il finit bientôt Tosato!» Puis, le croisant encore lorsque le shooting est terminé, elle le gratifie d'un «Bonjour Monsieur le Ministre» qui fait rire le municipal. Les traces indélébiles de l'immigration Né en 1956 de parents immigrés italiens dans le Val-de-Travers, venus travailler en Suisse comme saisonniers, Oscar Tosato a raconté maintes fois l'accueil traumatisant réservé aux populations étrangères. En sous-vêtements, hommes et femmes étaient passés au jet, il fallait aussi marcher sur de la sciure pour nettoyer les souliers. On pistait les maladies transmissibles, et si le migrant souffrait d'une affection à son arrivée, le pays d'accueil ne prenait pas en charge les frais qui pouvaient en découler. Traces indélébiles, il se souviendra à jamais de ses copains qui n'allaient pas à l'école et qui restaient cachés. Aussi, lorsqu'en 2014, il monte avec l'aide de la communauté Sant'Egidio, à Lausanne, le projet pilote de la scolarisation des enfants roms, il a l'impression de réparer un peu. «Cela ne sert à rien de demander quelque chose sans proposer un cheminement et des étapes, développe-t-il. Sinon, on se dédouane du croupissement ou de l'échec du projet. Je viens du monde associatif (le Centre social protestant et l'Asloca), et lorsque j'étais sur les rangs pour entrer à la municipalité en 2002, je me suis dit que si j'y allais, il faudrait que j'obtienne des résultats». Et des résultats, il en a obtenus. A la Direction générale de l'enfance et de la jeunesse tout d'abord, il mène une politique volontariste en matière de crèches et d'accueil parascolaire. «Quand j'ai commencé, on en était encore à se poser la question du bien-fondé de placer ses enfants pour aller travailler. Aujourd'hui, on veut une place pour chaque enfant à la sortie du congé maternité.» Il monte Lausanne sur Mer afin de permettre aux jeunes qui ne partent pas en vacances de se retrouver autour du sport plutôt que de rester au centre-ville. Les petits Lausannois lui doivent aussi la gratuité des bus, pour tous ceux qui habitent à plus d'un kilomètre de leur école. «Cela a permis aux parents de réorganiser les tâches familiales et de cesser de se considérer comme des taxis». Mais c'est en 2010 qu'il se fait un nom jusque sous la Coupole. Se basant sur la Convention internationale des droits de l'enfant, Oscar Tosato veut offrir aux jeunes sans-papiers interdits d'apprentissage des places dans l'administration lausannoise, transgressant la loi fédérale sur les étrangers. Un élu qui viole le droit, la droite s'étrangle et une crise institutionnelle éclate entre la ville et le canton. Une manifestation devant l'Hôtel de Ville réclame la tête du municipal socialiste. Mais le pari est gagnant, Lausanne est soutenue par les autres grandes villes de Suisse et peu après, la Confédération accorde aux jeunes sans-papiers l'accès à l'apprentissage. «Il a cela de commun avec PierreYves Maillard de vouloir tout faire pour que les plus précarisés s'en sortent mieux... avec toutefois moins de moyens que le canton», commente l'ancien syndic Daniel Brélaz. «Il maximise l'aide avec l'enveloppe financière qu'il a à sa disposition. Avec son don pour les contacts sociaux, il a toujours été très attiré par le sport et j'étais content qu'il ait pu obtenir ce département pour sa dernière législature». Spectateur assidu des matchs du Lausanne-Sport et du LHC, Oscar Tosato est aussi basketteur, volleyeur: un homme de terrain(s), vous disait-on. La seule pique qui revient régulièrement à son encontre est qu'il est meilleur avec les gens que, parfois, avec les briques ou la glace: il fut désigné comme l'un des responsables de la gouvernance très critiquée du centre de glace de Malley. Pour son dernier mois de travail, il lance la campagne Femmes et Sport, pour une meilleure égalité dans la pratique sportive en ville. «L'implantation des fédérations sportives et du CIO sont la carte de visite de Lausanne, capitale olympique, à l'international. Elles génèrent également beaucoup d'emplois. J'ai dû apprendre à nager dans ces cercles, à manger dans des restaurants cinq étoiles. Ça ne m'a pas changé. Par contre, avec la municipalité, j'ai découvert l'opéra, je n'y étais jamais allé et j'en ai développé une passion», sourit-il. Non universitaire, issu de la classe populaire, il parle avec courage de son combat envers luimême pour s'autoriser à être là: «Il subsistera toujours en moi un sentiment d'illégitimité. Je me demanderai sans cesse si d'autres n'auraient pas mieux réussi que moi». Il laissera le soin à la prochaine directrice des Sports et de la cohésion sociale d'inaugurer le stade de la Tuilière, retardé à cause du covid, et de veiller au développement de l'un de ses autres grands projets, l'Espace de consommation de drogues sécurisé à Lausanne. Lui prendra certainement la présidence du Centre Sport-études de Lausanne à sa retraite et s'occupera de ses quatre petits-enfants et de ses parents âgés. Il consacrera davantage de temps à son terrain de 6m2 dans les jardins communaux à côté de chez lui. Etonnée, on lui demande pourquoi il prend un jardin alors qu'il en a un devant sa maison des Plaines-du-Loup. «Pour être avec les gens», répond-il simplement. ■

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