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Le Temps - 2021-06-11

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L’Ukraine en manque d’alliés déterminés

International & Suisse

MARC ALLGÖWER @marcallgower

De la «colère» à la «déception». Dans un entretien accordé vendredi 4 juin au site américain Axios, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a confié avoir appris par voie de presse en mai dernier que les Etats-Unis comptaient suspendre certaines des sanctions frappant le projet de gazoduc Nord Stream 2. Alors que le sommet de Genève entre Vladimir Poutine et Joe Biden approche, il souffle comme un vent de panique à Kiev. Les manoeuvres militaires russes du printemps ont rappelé à quel point l’Ukraine sert, à son corps défendant, de baromètre à la relation entre Moscou et Washington. Certes, cette remontée des tensions a aussi contribué à ce que le président américain propose à son homologue russe de le rencontrer. Mais le processus d’approche engagé par l’administration Biden a, à son tour, suscité les pires craintes des Ukrainiens. «Sujet très émotionnel» En annonçant suspendre les sanctions contre l’une des principales entreprises construisant Nord Stream 2 dans la mer Baltique, Joe Biden pensait faire coup double: apaiser la Russie, qui compte ainsi exporter son gaz directement vers l’Europe, et rassurer l’Allemagne, dont le gouvernement soutient le projet. Mais pour Kiev, l’aboutissement du chantier signifie que le transit gazier par son propre territoire perdrait en importance pour les Européens. «Nord Stream 2 est un sujet très émotionnel pour les Ukrainiens. Toute annonce est vue comme un jeu à somme nulle: si les Etats-Unis allègent leurs sanctions, ils le voient comme un abandon», analyse Maria Shagina. Mais l’experte au Center for Eastern European Studies de l’Université de Zurich nuance: «L’administration américaine n’a en réalité levé aucune sanction, elle en a suspendu certaines. Cela signifie qu’elle peut les remettre en place à tout instant. Par ailleurs, Washington applique un autre type de sanctions bien plus sévères contre Nord Stream 2. Celles-ci visent les dernières étapes du projet et pourraient décourager les sociétés censées vérifier et certifier le gazoduc, empêchant en fin de compte son entrée en service.» Pas de quoi atténuer les appréhensions de Volodymyr Zelensky. Il admet avoir même proposé à Joe Biden de le rencontrer «à tout moment et à n’importe quel endroit de la planète» avant son entrevue avec Vladimir Poutine. Peine perdue, bien que son inquiétude soit parvenue jusqu’au Bureau ovale. Lundi, les deux chefs d’Etat se sont parlé et Joe Biden a invité son homologue à lui rendre visite cet été. Mardi, le secrétaire d’Etat Antony Blinken a renchéri devant le Congrès: «Le pire résultat possible, de notre point de vue, aurait été une construction du gazoduc terminée, la relation avec l’Allemagne empoisonnée, et aucune incitation pour l’Allemagne à travailler avec nous pour atténuer les graves conséquences négatives de ce projet.» Selon lui, des consultations sont en cours avec Berlin afin d’offrir des garanties à l’Ukraine. Alors qu’il s’entretenait avec la presse américaine vendredi 4 juin, Volodymyr Zelensky a néanmoins vu ses craintes confortées par Vladimir Poutine. Le même jour, le dirigeant russe prenait la parole au forum économique de Saint-Pétersbourg. Son gouvernement, a-t-il assuré, respecterait ses engagements vis-à-vis de Kiev jusqu’à l’échéance du contrat le 31 décembre 2024. Avertissement de Poutine Le transit du gaz rapporte à l’Ukraine entre 2 et 3 milliards de dollars par année. Mais à long terme, «tout est possible», a lancé le président, expliquant avoir «besoin de la bonne volonté de [ses] partenaires ukrainiens». Le dirigeant a poursuivi, plus explicite, à l’intention de ceux-ci: «Ne dépensez pas l’argent [généré par le transit de gaz, ndlr] pour l’armée afin de résoudre les problèmes du Donbas par la force, mais pour améliorer l’économie.» «Il est vrai que la Russie n’a pas d’obligation de livrer du gaz après 2024, reconnaît Maria Shagina. Et il est aussi vrai qu’elle agit dans son intérêt national en cherchant un accès direct à ses clients sans passer par des pays de transit.» Mais pour l’experte, la politisation, depuis une vingtaine d’années, du gazoduc traversant l’Ukraine est indéniable et démontre que la finalisation du projet Nord Stream 2 n’est pas indispensable à Moscou pour mettre son voisin sous pression. «Par ailleurs, Kiev aurait dû mieux se préparer, ajoute-t-elle. Il est dans son intérêt de ne pas rester trop dépendante de la Russie, d’autant plus avec la décarbonation des économies qui s’annonce et qui verra le transit gazier diminuer.» ■

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