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Le Temps - 2021-06-11

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Biden et Johnson, une relation très spéciale

International

LAURE VAN RUYMBEKE, LONDRES @Laure_vr

Les deux hommes, le pouce levé, large sourire aux lèvres, sont côte à côte pour la première fois, à Carbis Bay en Cornouailles. C’est le premier voyage de Joe Biden hors des Etats-Unis. A l’issue de la rencontre, Boris Johnson déclare que l’administration Biden «est un souffle d’air frais». Le président américain évoque, lui, un «meeting très productif» et «un accueil britannique exemplaire». Une vision commune Alors que le monde commence à peine à se relever de la crise sanitaire mondiale, le moment est important. Symbolique, même, puisque les deux administrations ont décidé de signer une «nouvelle Charte de l’Atlantique». La version 2021 – «revitalisée» selon Biden – de la charte historique signée entre Winston Churchill et Franklin D. Roosevelt 80 ans auparavant couvre huit domaines de coopération, parmi lesquels la défense de la démocratie, la sécurité collective, le changement climatique et la lutte contre les cyberattaques. Une vision globale commune avec deux objectifs bien distincts: Joe Biden veut resserrer les rangs autour de lui et reprendre, après la présidence Trump, sa place de chef de file des démocraties occidentales face à la Chine et à la Russie. Boris Johnson, qui s’apprête à présider le sommet du G7, veut faire du «Global Britain» un succès. «D’un point de vue symbolique, la charte reflète une nouvelle ère, explique Zeno Leoni, professeur au King’s College de Londres et spécialiste des relations internationales. Les EtatsUnis vont l’utiliser pour que le Royaume-Uni reste dans leur giron à une époque charnière, surtout face à la Chine et à l’attractivité de son économie pour Boris Johnson dans un monde post-Brexit. Mais il ne faut pas confondre la relation entre les deux pays et celle entre les deux dirigeants.» Avant son élection à la Maison-Blanche, Joe Biden a décrit Boris Johnson comme étant «un clone physique et émotionnel de Trump». Si le président américain jouit d’une bonne réputation au Royaume-Uni – on ne risque pas, cette année, de voir un «Baby Biden» géant flotter à 30 mètres au-dessus de Londres comme cela a été le cas pour Donald Trump –, le premier ministre britannique n’a pas bonne presse outre-Atlantique: un long portrait dans le magazine The Atlantic le qualifie de «ministre du chaos». «Il est jugé peu fiable, à l’inverse de ses prédécesseurs, explique le professeur Zeno Leoni. Biden n’est pas un fan mais, comme souvent en politique, il met son opinion de côté.» Aujourd’hui encore, il insiste sur leur «relation spéciale». Une expression utilisée initialement par Churchill en 1946 pour souligner les liens culturels et linguistiques entre les deux pays, et reprise depuis par de nombreux premiers ministres et présidents. Mais Boris Johnson semble rompre avec la tradition. Le premier ministre britannique, qui rêve de rayonner sur la scène internationale sans se montrer trop dépendant, «préfère ne pas l’utiliser», selon Downing Sreet, même si les Etats-Unis sont leur «allié le plus proche». Des origines irlandaises Des tensions, de fait, persistent. Au premier rang desquelles figure le protocole nord-irlandais, un sujet qui s’annonce d’autant plus brûlant lors du G7 que l’Union européenne et le Royaume-Uni se querellent à propos de la frontière entre les deux Irlandes. Joe Biden a souvent fait état de ses origines irlandaises, et souligné son souci de préserver les Accords du Vendredi Saint qui ont mis fin à trente ans de conflit. Suite à leurs discussions, Johnson, «optimiste», l’assure: «Il y a un terrain d’entente et nous y arriverons.» Car c’est aussi la condition préalable à la conclusion d’un accord de libre-échange entre les deux pays, tant désiré par Boris Johnson. «Biden est surtout intéressé par les accords multilatéraux, explique Zeno Leoni. Il s’inquiète de la fragmentation de l’Europe – un pilier du commerce international – malmenée par Trump. Il était contre le Brexit car il rejette les barrières nationales.» Qui a besoin le plus de l’autre? «Selon moi, les Etats-Unis. S’ils veulent rester une superpuissance, ils ont besoin d’alliés loyaux, à l’instar du Royaume-Uni depuis la Seconde Guerre mondiale.» Alors qu’il entame une tournée européenne riche en sommets, Joe Biden a une occasion en or d’adresser un message à la Chine et à la Russie: America is back, avec ses alliés. ■

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